Considéré comme l’un des écrivains les plus importants de sa génération, salué par Aragon, Bonnefoy, Derrida et Blanchot, lecteur d’Artaud, Bataille et Jouve, ami de Georges Perros et Jean Daive, Bernard Noël (1930-2021) est l’auteur d’une œuvre immense par son engagement et son exigence. D’une richesse et d’une diversité remarquable, elle compte plus d’une centaine de titres.
Il a été l’une des figures de proue, une caution intellectuelle et sensible des États Généraux de la Culture, « l’un des plus grands mouvements culturels que la France ait connu après la Seconde Guerre mondiale » (Jack Ralite) – mouvement qui se créa en 1987, en France.

Romancier, essayiste, critique d’art, poète – même s’il n’aime pas ce terme ! – Bernard Noël naît en 1930 dans une petite commune de l’Aveyron. Il est élevé par ses grands-parents, suit des études en pension dans un collège religieux puis au lycée à Rodez. Dévoreur de livres, il lit Jules Verne, La Pérouse et Robinson Crusoë, puis Sartre, Choderlos de Laclos, Malcom Lowry et Faulkner. De ces lectures naît le désir d’écrire.

Après le lycée, Bernard Noël part à Paris étudier dans une école de journalisme qui côtoie le collège de philosophie où il assiste à la dernière conférence de Georges Bataille. C’est à cette époque qu’il fait ses premières tentatives d’écritures romanesques. Délaissant le journalisme il se plonge dans les textes surréalistes. Pour Bernard Noël, l’expérience du monde prend la forme d’une étreinte charnelle. La publication de ses poèmes lui ouvre les portes de l’édition où il travaille comme lecteur, correcteur et traducteur.

La notoriété vient avec la réédition du Château de Cène chez Pauvert. Roman érotique d’une violence inouïe publié d’abord en 1969 chez un petit éditeur, cet ouvrage vaut à son auteur d’être l’un des derniers écrivains français à subir un procès pour outrage aux bonnes mœurs. Défendu par Robert Badinter (sur une ligne que l’auteur désavouera), Bernard Noël a le soutien d’Aragon, de Frémon, de P.O.L, de Sollers, etc.

À partir de 1971, Bernard Noël prend la décision de se consacrer entièrement à l’écriture afin que « le vivre et l’écrire soient plus liés ». Témoin de son époque, il compose une œuvre majeure, notamment couronnée du prix national de la Poésie en 1992 et, en 2010, du prix Robert Ganzo (du nom de l’auteur d’une « poésie monde », ami vénézuélien de Breton et d’Éluard) qui salue une œuvre « en prise avec le mouvement du monde, loin du champ clos des laboratoires formalistes et des afféteries postmodernes. »

Son œuvre interroge et interpelle l’époque notamment dans ses essais : L’Outrage aux mots (1975), Le Sens, la Sensure (1996), La Castration mentale (1997) et La Maladie du sens (2001). Dans les régimes libéraux, note Bernard Noël, « l’illusion » de la liberté est vivace : « Toute parole est permise afin que, par l’inflation, toute parole soit doucement privée de sens. » Minant l’effort pour mettre le réel en perspective, ladite inflation du langage abîme la qualité des actions et des relations humaines : « tout (…) devient égal, et bientôt également indifférent. »
Noël invente le concept de sensure pour exprimer cette détérioration du sens des mots – en termes de compréhension, d’extension et de signification. Cette privation du sens trouve, selon lui, l’une de ses origines dans le triomphe de l’économique et dans l’obsession de la consommation – laquelle est « pure mortalité ».
Puisse la poésie vraie aiguillonner notre attention à l’infime. Puissent le moindre geste peser, la parole tue ouvrir sur l’ineffable.

La Marmite est émue d’avoir pu compter Bernard Noël au rang de ses parrains – notamment pour la nécessaire trajectoire qui fut la sienne mais aussi parce qu’il écrivit, un siècle après l’événement – en 1971, un fameux Dictionnaire de la Commune – lequel renseigne ses lectrices et lecteurs sur les figures Nathalie Lemel, Eugène Varlin et sur la coopérative originaire de La Marmite elle-même !